Entre espoir et désespoir : le calvaire d’un nigérian bloqué dans le Sud du Sénégal

par Déc 7, 2020Déplacements Forcés, Développement, Environnement et Changement Climatique, Protection et assistance, Réintégration, Santé, Sécurité

A 36 ans, le jeune nigérian, Frank Desmond Okwi, businessman, est forcé de rester dans la ville de Vélingara, au sud du Sénégal, où il s’est retrouvé confiné depuis le 24 mars dernier à cause de la fermeture des frontières terrestres et aériennes à cause du Covid-19. Barrières linguistiques, problèmes d’argent, stigmatisation, décès de proches au pays sont les difficultés qu’il a rencontrées depuis 4 mois qu’il est là. Sans amitiés, sans soutien psychologique. Frank se conte, franchement. Amèrement. 

Par Abdoulaye KAMARA 

Frank Desmond Okwi, 36 ans, voyage avec la guigne. Le 24 mars 2020, ce businessman nigérian a quitté la ville de Banjul (capitale de la Gambie) pour rentrer chez lui au Nigeria, par la route. Mais, il a été rattrapé par le Coronavirus, qui a imposé aux États de la sous-région la fermeture de leurs frontières pour éviter une propagation de la maladie. « Je devais passer par le Mali, le Bénin pour rentrer dans mon pays. En quittant Banjul nous ne savions pas que le Sénégal avait interdit le trafic routier entre localités du pays. Notre chemin s’est donc arrêté là», raconte cet ancien pensionnaire de l’Université de Lagos. 

Frank Desmond ne baragouine la langue de Victor Hugo et ne parle aucune langue locale. « Hotel » a-t-il dit sèchement, avec un H aspiré, qui renseigne approximativement sur ses origines. Et on lui indiqua le chemin d’un hôtel de la place. Plus de trois mois après, il est toujours bloqué à Vélingara où la barrière linguistique est venue s’ajouter aux contraintes socioéconomiques. « Je ne croyais pas passer tout ce temps dans cette ville où je ne connais personne, où personne ne parle ma langue, du moins les premières personnes que j’ai rencontrées qui hésitaient à me parler, soupçonnant la Covid-19 », raconte-t-il.

Un mois passé dans l’hôtel, c’est toujours le statu quo. « J’ai dépensé près de 500.000 francs CFALe temps que j’ai mis dans cet hôtel où je paie 18.000F la nuitée, repas non compris. Il n’y a que l’accès à l’internet qui est gratuit.  J’ai quitté l’hôtel après le premier mois » 

En Gambie où il s’était établi depuis 2018, Frank était dans le commerce de cuir et de peaux qu’il exportait au Ghana. Un business que la pandémie du coronavirus a stoppé. Aucune autre activité rentable ne pouvant prospérer dans ce contexte sanitaire, qui a plongé des pans entiers de l’économie dans la crise. « J’ai alors décidé de rentrer en vidant mon compte bancaire. Je suis venu avec près d’un million de Francs CFA dans cette ville. Aujourd’hui, il me reste moins de 15.000 francs », a-t-il expliqué, amer de constater que des économies d’un an d’activité à l’étranger se soient envolées si rapidement.  

Se faire traduire par Google 

Heureusement que Frank a pensé à quitter l’hôtel. Il y serait expulsé, faute d’argent. Pour quitter, « personne ne parlant anglais ici, j’écrivais mes désirs et souhaits en anglais que je faisais traduire sur Google en français. Je montraise le texte à des personnes qui parfois comprenaient, d’autres fois non. C’est ce que j’ai fait pour chercher à louer une chambre, un appartement, quitter l’hôtel. Dans la précipitation, j’ai loué un appartement de trois pièces à 50.000 francs. La barrière linguistique ne me permettait pas d’avoir ce que je voulais, d’exposer clairement mes volontés et d’expliquer ma situation. »  

Pour faire ses achats en vue d’équiper sa chambre, Frank paie hors prix. « Ici tout se marchande alors que je ne peux m’exprimer dans aucune langue locales. J’ai toujours chèrement acheté tous les produits que je mange ou qui se trouvent dans ma chambre. C’est pourquoi je suis financièrement à plat. »  

Malgré les difficultés, Franks tire une leçon importante de son séjour à Vélingara : « La communication est très importante pour les humains. Ici je n’ai aucune activité récréative, aucune relation amicale, aucune personne pour remonter mon morale.C’est terrible ce que je vis. Je n’ai que le téléphone comme compagnon. Je m’informe à travers l’internet et je communique avec mes parents, avec ma sœur surtout qui est la seule à savoir ce que je suis en train de vivre. » 

Décès du frère aîné  

Entre temps, Frank a rencontré Stanley, un compatriote qui tient un salon de coiffure pour hommes, couplé à une cordonnerie. « Stanley qui parle français et un peu de wolof a quelque peu apaisé mes solitudes et m’aide à  marchander les produits. D’ailleurs il a fini par me sous-louer une chambre dans son appartement. Et je paie 10.000 francs le mois, depuis début juin. » 

Cependant la bonne humeur et la bonne ambiance des jours et nuits au Fouladou née de la rencontre avec Stanley sont interrompues, par une mauvaise nouvelle venue du Nigeria : « l’aîné de notre famille est décédé le 2 mai dans un hôpital de Lagos. Pas du Coronavirus, mais suite à une opération chirurgicale au niveau de la tête qui a mal tournée. C’est sur lui que je pouvais compter pour m’envoyer de l’argent au moment de rentrer au pays. J’ai passé  dDes nuits d’insomnies. »

Une semaine après, c’est une autre triste nouvelle que Frank doit accueillir. 

« Un de mes cousins qui a ramené le corps de mon frère de Lagos à mon village, dans le River State, qui se trouve à 20 heures de route en voiture. Il est décédé dans le village natal de ma maman à Imo State. Mon frère n’est toujours pas enterré, 2 mois et demi après. La famille a finalement eu l’autorisation de l’enterrer le 10 Août J’espère que j’y serai »

Alors que les frontières terrestres sont toujours fermées, l’incertitude n’est pas dissipée.  Les parents âgés de 75 ans (la maman) et de 79 ans pleurent toujours leur premier enfant. « Ils ne peuvent pas finir avec le deuil tant qu’il ne sera pas sous terre ».  

Frank craque à l’occasion, mais reste fort, serein et n’en veut à personne.  

« Personne n’est responsable de cette situation. C’est le hasard qui a fait que je me suis retrouveé là  ici en cette période-ci. Je n’avais jamais auparavant séjourné au Sénégal. Les autorités de la CEDEAO doivent comprendre que des fils de la sous-région sont en train de souffrir en silence dans  des pays où ils n’ont aucune attache sociale. Ils doivent faire quelque chose pour la réouverture des frontières terrestres. »  

Frank, tient bon pour l’instant. Mais pour combien de temps encore puisque, à cette date rien n’est encore décidé pour l’ouverture des frontières terrestres (l’entretien est réalisé le 14 juillet 2020.) A ce  Nigérian, il faudra un accompagnement psychologique pour continuer à tenir bon, à vivre avec la pandémie, à survivre. Toute chose qui lui manque pour l’instant. 

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